Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire
Comment des présences actives ont été rendues invisibles, secondaires ou non transmissibles
Page unifiée avec vidéo, compte rendu horodaté, synthèse, images contextuelles, analyse approfondie, lecture Q^ / T^ et index temporel.

Sommaire135 repères
- Comment des présences actives ont été rendues invisibles, secondaires ou non transmissibles
- 1. Ce que fait la table ronde
- 2. Compte rendu horodaté
- 2.1. Ouverture et cadre de l’événement
- 2.2. Isabelle Matamoros : lecture, savoir et accès indirect
- 2.3. Louis-Pascal Jacquemond : école, programmes et transmission
- 2.4. Marylène Patou-Mathis : préhistoire et projections modernes
- 2.5. Langage, féminisation et universel
- 2.6. Dimension politique
- 3. Quatre portes d’entrée
- 3.1. Accès
- 3.2. Attribution
- 3.3. Images
- 3.4. Langage
- 4. Quelques cas qui ouvrent le champ
- Rosalind Franklin
- Lise Meitner
- Jocelyn Bell Burnell
- Marthe Gautier
- ENIAC, NASA, Bletchley Park
- 5. Lecture Theo : apparition, trace, actualisation
- Q^
- Phéminin
- T^
- 6. Analyse approfondie
- Constellations de traces et mécanismes d’effacement
- Principes de lecture : tenir sans fermer
- Formule de méthode
- Précision locale, non totalisation
- 1. Cartographie ouverte des effacements
- 1.1. Accès empêché ou rétréci
- 1.2. Trace déplacée
- 1.3. Crédit dévié
- 1.4. Présence subordonnée
- 1.5. Image sans nom
- 1.6. Langue absorbante
- 1.7. Transmission incomplète
- Césure Q^
- 2. Les silences de l’histoire : femmes, archives, mémoire
- Pourquoi ajouter ce thème ?
- Points d’appui
- Ce que cela fait apparaître
- Zone de prudence
- Césure T^
- Formule intégrable
- 3. Accès au savoir : lecture, presse, réseaux informels
- Source centrale
- Analyse ouverte
- Ancrages locaux
- Zone de prudence
- Césure Q^ / Phéminin
- Formule intégrable
- 4. Archives : trace, classement, indexation
- Déplacement nécessaire
- Régimes de traces
- Ce que l’archive peut faire
- Points d’appui
- Zone de prudence
- Césure T^
- Formule intégrable
- 5. Effet Matilda : attribution, crédit, nom propre
- Définition souple
- Le nom propre
- 5.1. Rosalind Franklin
- 5.2. Lise Meitner
- 5.3. Jocelyn Bell Burnell
- 5.4. Marthe Gautier
- Césure Q^
- 6. Présence subordonnée : épouse, assistante, muse, collaboratrice
- Ce qu’il faut regarder
- Ancrages locaux
- Césure Phéminin
- Formule intégrable
- 7. École, programmes, manuels, orientation
- Enjeu
- Analyse ouverte
- Ancrages locaux
- Zone de prudence
- Césure T^
- Formule intégrable
- 8. Préhistoire : ne pas projeter, ne pas inverser
- Thème central
- Le problème
- Données à tenir
- Gradient de prudence
- Ancrages locaux
- Césure T^
- Formule intégrable
- 9. Femmes et informatique : valeur du travail et recodage
- Thèse
- ENIAC
- NASA / Hidden Figures
- Bletchley Park
- Historiographie
- Césure Q^
- Formule intégrable
- 10. Images : visible, semi-visible, non nommé
- Régimes d’image
- Points d’appui
- Zone de prudence
- Césure Q^
- Formule intégrable
- 11. Langage : nommer sans rigidifier
- Problème
- Plans à tenir sans les confondre
- Ancrages locaux
- Césure Phéminin
- Formule intégrable
- 12. Politique des financements : faire durer un champ
- Institut Émilie du Châtelet
- Analyse
- Ancrages locaux
- Césure Q^
- Formule intégrable
- 13. Épistémologie féministe : qualité du savoir
- Problème
- Analyse ouverte
- Ancrages locaux
- Césure T^
- Formule intégrable
- 14. Lecture Q^ / Phéminin / T^ : trois mouvements
- 14.1. Q^ : actualisation des traces
- 14.2. Phéminin : portance non réductible
- 14.3. T^ : tenue non totalisante
- Formule finale
- 15. Familles de sources et usages
- 15.1. Sources-pivots
- 15.2. Sources-cas
- 15.3. Sources-champs
- 15.4. Sources-langage
- 15.5. Sources-archives et silences
- 15.6. Sources-contrepoints et prudences
- 16. Conclusion
- 7. Index temporel
- 8. Sources principales
Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire
Comment des présences actives ont été rendues invisibles, secondaires ou non transmissibles
Les femmes n’ont pas seulement été oubliées ; elles ont souvent été rendues oubliables.
Cette page propose une lecture structurée de la table ronde « Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire », organisée par Sorbonne Université dans le cadre de La Rentrée de l’Égalité.
La rencontre réunit notamment Isabelle Matamoros, Louis-Pascal Jacquemond et Marylène Patou-Mathis, avec une animation par Benjamin Thierry. Elle ne cherche pas seulement à retrouver quelques noms absents. Elle interroge les mécanismes par lesquels des femmes ont lu, calculé, écrit, transmis, expérimenté, classé, conservé ou inventé sans toujours devenir figures, noms, archives ou modèles.
1. Ce que fait la table ronde
La table ronde déplace la question habituelle : il ne s’agit pas seulement de demander « où sont les femmes ? », mais de comprendre pourquoi certaines présences actives deviennent peu visibles, mal attribuées ou non transmissibles.
Le problème n’est donc pas seulement l’absence. Il est aussi dans les formes de présence diminuée :
⬢ une femme peut être présente dans une archive, mais classée sous un autre nom ;
⬢ elle peut être visible sur une photographie, mais non nommée ;
⬢ elle peut contribuer à une découverte, mais ne pas recevoir le crédit ;
⬢ elle peut lire, traduire, annoter, transmettre, mais rester hors des institutions ;
⬢ elle peut être racontée comme épouse, muse, assistante ou collaboratrice plutôt que comme sujet de savoir.
La table ronde permet ainsi de lire l’oubli comme une production historique, et non comme un simple trou de mémoire.
2. Compte rendu horodaté
2.1. Ouverture et cadre de l’événement
La conférence s’ouvre dans le cadre de La Rentrée de l’Égalité de Sorbonne Université 00:16. L’événement appartient à un cycle consacré aux inégalités entre les sexes, à leurs origines historiques, à leur fonctionnement et aux moyens de transformer la prise de conscience en actions concrètes 00:43, 01:19.
L’animation est ensuite confiée à Benjamin Thierry, qui présente l’objectif de la table ronde : débattre de la place du féminin et de l’invisibilisation des femmes dans l’histoire et les sciences 01:53, 02:31.
2.2. Isabelle Matamoros : lecture, savoir et accès indirect
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/le-pouvoir-des-lectrices/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://www.cnrseditions.fr/wp-content/uploads/2025/02/9782271151698.jpg" alt="Couverture du livre Le pouvoir des lectrices d’Isabelle Matamoros" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Isabelle Matamoros — Le pouvoir des lectrices</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — CNRS Éditions</span> </a>
Isabelle Matamoros est présentée à partir de ses recherches sur les pratiques de lecture des femmes au début du XIXe siècle, notamment autour de sa thèse « Mais surtout, lisez ! » 03:42.
Son apport est décisif : elle montre que l’accès au savoir ne passe pas uniquement par l’université, les diplômes ou les institutions savantes. Quand les femmes sont exclues des lieux officiels, elles peuvent développer d’autres régimes d’accès : lecture, presse, correspondance, journaux personnels, salons, traductions, livres annotés 10:44.
La question devient alors : où chercher le savoir féminin lorsque les institutions qui conservent la mémoire l’ont longtemps empêché d’apparaître ?
2.3. Louis-Pascal Jacquemond : école, programmes et transmission
Louis-Pascal Jacquemond intervient à partir de l’enseignement et de la place de l’histoire des femmes et du genre dans les programmes scolaires. Il évoque notamment le travail mené autour de la formation des enseignant·es et l’intégration progressive de ces questions dans le secondaire 14:44.
L’enjeu est pédagogique : si les élèves rencontrent très peu de femmes dans les récits historiques ou scientifiques, cette absence devient une évidence. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle transmet aussi des modèles d’identification.
2.4. Marylène Patou-Mathis : préhistoire et projections modernes
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://allary-editions.fr/products/marylene-patou-mathis-homme-prehistorique-est-aussi-une-femme" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://allary-editions.fr/cdn/shop/products/MockupL_hommeprehistoriqueestaussiunefemme_800x.png?v=1623679927" alt="Couverture du livre L’homme préhistorique est aussi une femme de Marylène Patou-Mathis" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Marylène Patou-Mathis — L’homme préhistorique est aussi une femme</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — Allary Éditions</span> </a>
Marylène Patou-Mathis revient sur la manière dont la préhistoire a souvent été racontée à partir d’un imaginaire masculin : l’homme grand chasseur, inventeur, mobile, actif ; la femme passive, domestique, maternante, assignée au foyer 16:08, 18:25.
Son geste critique consiste à revenir aux preuves : quelles traces permettent réellement d’affirmer une division sexuelle rigide du travail ? Qu’est-ce qui relève de la donnée archéologique, et qu’est-ce qui relève de la projection moderne ? 18:41
La préhistoire devient ici un miroir critique : on croit parfois parler des sociétés anciennes, alors qu’on projette sur elles des normes beaucoup plus récentes.
2.5. Langage, féminisation et universel
La fin de la table ronde insiste sur la langue : féminisation des métiers, usage de formes comme autrice, critique du masculin prétendument neutre, discussion autour de « droits humains » plutôt que « Droits de l’Homme » 01:51:40, 01:52:02, 01:53:38.
L’enjeu n’est pas seulement grammatical. La langue règle une partie du visible. Lorsque le masculin se présente comme neutre, le féminin peut apparaître comme supplément, correction ou exception.
2.6. Dimension politique
La table ronde rappelle enfin que la reconnaissance des femmes de sciences est aussi une question politique : institutions, financements, bourses, priorités universitaires, lieux de recherche, budgets, continuité des champs d’étude 01:54:21, 01:54:37.
L’effacement peut donc se produire par le récit, mais aussi par la coupe budgétaire ou la fragilisation institutionnelle.
3. Quatre portes d’entrée
3.1. Accès
Qui peut apprendre, lire, publier, entrer dans les institutions, obtenir un diplôme, signer un article ou faire carrière ?
L’absence apparente des femmes peut être produite par des accès rétrécis : elles savent, lisent, traduisent, calculent ou transmettent, mais hors des circuits qui fabriquent la reconnaissance.
3.2. Attribution
Qui reçoit le nom de la découverte, du livre, de la loi, de la formule, du prix ou du brevet ?
L’effet Matilda montre que des contributions féminines ont pu être minorées, oubliées ou attribuées à des hommes. Le problème n’est pas seulement de travailler, mais de devenir le nom transmis.
3.3. Images
Qui est montré en action ? Qui reste en arrière-plan ? Qui est visible sans être nommé ?
Une femme peut être présente dans une photographie, une reconstitution, un manuel ou une image scientifique, mais rester sans légende, sans action reconnue, sans attribution.
3.4. Langage
Qui devient le référent implicite de l’universel ?
Les termes auteur, savant, chercheur, homme ou Droits de l’Homme peuvent fonctionner comme formes prétendument neutres, tout en ramenant l’imaginaire vers le masculin.
4. Quelques cas qui ouvrent le champ
Les cas ci-dessous servent d’ouvertures. Ils sont développés, documentés et sourcés dans l’annexe approfondie.
Rosalind Franklin
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:ABDNAxrgpj.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/ABDNAxrgpj.jpg" alt="Image de diffraction aux rayons X de l’ADN liée à Photo 51" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Rosalind Franklin / Photo 51</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons</span> </a>
Rosalind Franklin n’est pas seulement « la femme de la Photo 51 ». Elle a produit des données et un travail d’analyse décisifs dans l’histoire de l’ADN. Son cas montre comment une chercheuse peut être réduite à l’image qu’elle a produite, alors que son rôle était plus large.
Lise Meitner
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lise_Meitner12.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Lise_Meitner12.jpg" alt="Portrait de Lise Meitner" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Lise Meitner</span> <span class="theo-inline-meta">Portrait — Wikimedia Commons</span> </a>
Lise Meitner montre que l’effacement peut être un nœud complexe : genre, exil, antisémitisme, guerre, frontières disciplinaires, Nobel, récit national. La contribution n’est pas simplement supprimée ; elle est déplacée hors du centre mémoriel.
Jocelyn Bell Burnell
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Susan_Jocelyn_Bell_(Burnell),_1967.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Susan_Jocelyn_Bell_%28Burnell%29%2C_1967.jpg" alt="Jocelyn Bell Burnell en 1967" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Jocelyn Bell Burnell</span> <span class="theo-inline-meta">Photographie 1967 — Wikimedia Commons</span> </a>
Jocelyn Bell Burnell identifie les premiers pulsars comme doctorante. Son cas interroge la hiérarchie du laboratoire : qui voit le signal, qui dirige le dispositif, qui devient le nom public de la découverte ?
Marthe Gautier
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Marthe_Gautier.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Marthe_Gautier.jpg" alt="Portrait de Marthe Gautier" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Marthe Gautier</span> <span class="theo-inline-meta">Portrait — Wikimedia Commons</span> </a>
Marthe Gautier montre que l’attribution scientifique ne porte pas seulement sur une idée abstraite. Elle concerne aussi les gestes techniques, les préparations, les images, les signatures, les communications officielles et les récits produits après coup.
ENIAC, NASA, Bletchley Park
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Two_women_operating_ENIAC_(full_resolution).jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Two_women_operating_ENIAC_%28full_resolution%29.jpg" alt="Deux femmes opérant l’ENIAC en 1946" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">ENIAC — programmeuses</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons / U.S. Army</span> </a>
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://www.nasa.gov/image-detail/1-1966-l-06717_2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://www.nasa.gov/wp-content/uploads/2016/12/1-1966-l-06717_2.jpeg" alt="Katherine Johnson à son bureau à la NASA" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">NASA — Katherine Johnson</span> <span class="theo-inline-meta">Photographie NASA, 1966</span> </a>
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Women_in_Bletchley_Park.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Women_in_Bletchley_Park.jpg" alt="Femmes travaillant à Bletchley Park" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Bletchley Park — femmes au travail</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons / UK Government</span> </a>
L’histoire de l’informatique et du calcul montre que des femmes ont occupé des places majeures dans la programmation, la cryptanalyse et le calcul scientifique. Pourtant, les machines, les ingénieurs ou quelques figures masculines sont souvent devenus plus visibles que les travailleuses du calcul.
5. Lecture Theo : apparition, trace, actualisation
Le Phéminin n’est pas ici une essence biologique. Il désigne un champ de portance, de mémoire, de médiation et d’actualisation.
La table ronde montre comment ce qui lit, calcule, transmet, expérimente ou conserve peut rester actif dans le champ tout en étant recodé comme support, silence, assistance ou décor.
Q^
Q^ lit une contribution comme passage possible entre activité, trace, nom, attribution, transmission et modèle.
Phéminin
Le Phéminin indique ici une portance non réductible : soutenir, transmettre, conserver, relier, préparer, annoter ou traduire ne sont pas des gestes passifs.
T^
T^ maintient les traces sans les forcer, les silences sans les absolutiser, les réparations sans les totaliser.
Ce qui agit dans le champ ne devient pas automatiquement figure, nom, archive ou mémoire.
6. Analyse approfondie
Constellations de traces et mécanismes d’effacement
Cette analyse prolonge la présentation de la table ronde « Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire », organisée par Sorbonne Université dans le cadre de La Rentrée de l’Égalité.
Cette recherche ne propose pas de grille fermée, de hiérarchie rigide ou de binarisation entre présence et absence, preuve et non-preuve, documentaire et conceptuel. Elle développe des ancrages locaux : noms, dates, objets, gestes, sources, points d’appui, zones de prudence et effets de lecture.
Le fil directeur reste :
Les femmes n’ont pas seulement été oubliées ; elles ont souvent été rendues oubliables.
Mais cette formule n’est pas une conclusion fermée. Elle sert à ouvrir les régimes de l’effacement.
Principes de lecture : tenir sans fermer
Cette analyse ne propose pas une grille définitive. Elle tient un champ de traces.
Il ne s’agit pas de ranger chaque cas dans une catégorie unique : exclusion, archive, attribution, langage, image, financement. Ces dimensions s’entrecroisent. Une même trajectoire peut relever à la fois d’un problème d’accès, d’un problème d’archive, d’un problème d’attribution, d’un problème de langage et d’un problème de transmission.
Il ne s’agit pas non plus d’opposer frontalement :
⬢ histoire documentaire et lecture conceptuelle ;
⬢ femmes historiques et Phéminin ;
⬢ preuve et hypothèse ;
⬢ science et politique ;
⬢ présence et absence ;
⬢ effacement et reconnaissance.
Ces plans doivent rester distincts, mais co-présents. La distinction protège de la confusion ; elle ne doit pas devenir séparation rigide.
Formule de méthode
Distinguer sans séparer, relier sans confondre, ouvrir sans totaliser.
Précision locale, non totalisation
Éviter de binariser ne veut pas dire tout laisser indéterminé. Une lecture ouverte a besoin de prises : dates, lieux, objets, gestes, documents, noms, institutions, sources.
La méthode retenue ici est donc :
⬢ garder des points d’appui documentaires ;
⬢ signaler des zones de prudence ;
⬢ montrer ce que chaque cas fait apparaître ;
⬢ éviter les verdicts globaux qui écrasent les différences.
1. Cartographie ouverte des effacements
L’effacement n’est pas un état unique. Il fonctionne comme un ensemble de modulations. Une femme, une œuvre, un geste, une découverte ou une pratique peut être visible sous un angle et invisible sous un autre.
1.1. Accès empêché ou rétréci
Certaines femmes ne peuvent pas entrer dans les lieux de formation, de carrière, de publication ou de reconnaissance.
Mais l’accès n’est pas seulement ouvert ou fermé. Il peut être partiel, différé, toléré, surveillé, informel, non diplômant, indirect.
Une femme peut apprendre sans être reconnue comme étudiante. Elle peut produire sans être reconnue comme autrice. Elle peut travailler sans être reconnue comme chercheuse. Elle peut transmettre sans être reconnue comme institution.
1.2. Trace déplacée
Les traces ne manquent pas toujours. Elles peuvent se trouver ailleurs : lettres, journaux, livres annotés, photographies, listes de personnel, archives familiales, presse, traductions, cahiers, marges, carnets, souvenirs.
Le problème n’est donc pas seulement : y a-t-il une trace ? Il est aussi : où la trace a-t-elle été rangée, sous quel nom, avec quelle légende, dans quel ordre, avec quelle valeur ?
1.3. Crédit dévié
La contribution peut exister, mais le crédit se fixer ailleurs. Le nom public de la découverte, du livre, de l’expérience, du programme ou de l’image peut ne pas être celui de la personne qui a produit une part décisive du travail.
Le crédit scientifique est une zone de condensation : signature, prix, brevet, citation, manuel, mémoire collective.
1.4. Présence subordonnée
L’effacement peut garder la femme dans le récit, mais sous une forme relationnelle : épouse, assistante, muse, secrétaire, collaboratrice, technicienne, traductrice, sœur, fille, compagne.
La présence demeure, mais elle ne devient pas pleinement sujet.
1.5. Image sans nom
Une photographie peut montrer une femme au laboratoire, une reconstitution peut montrer une femme préhistorique, un manuel peut représenter une femme dans une scène scientifique. Mais si elle n’est pas nommée, pas située, pas agissante, elle reste semi-visible.
Elle apparaît comme corps, pas comme sujet.
1.6. Langue absorbante
Le masculin dit « neutre » peut absorber le champ. Il ne supprime pas frontalement les femmes, mais il rend leur présence moins immédiatement pensable : auteur, savant, chercheur, homme, droits de l’Homme.
Le féminin devient marqué, ajouté, secondaire, alors que le masculin se présente comme évidence.
1.7. Transmission incomplète
Même lorsqu’une contribution est retrouvée, elle peut ne pas devenir modèle. Elle peut rester connue dans des cercles spécialisés, mais ne pas entrer dans les manuels, programmes, musées, cours, commémorations, imaginaires scolaires.
La reconnaissance existe alors sans devenir transmission.
Césure Q^
Q^ lit ces régimes comme des gradients d’actualisation. Une contribution peut être réelle sans devenir trace ; trace sans devenir nom ; nom sans devenir récit ; récit sans devenir modèle ; modèle sans transformer le champ.
2. Les silences de l’histoire : femmes, archives, mémoire
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://www.leslibraires.ca/livres/les-femmes-ou-les-silences-de-michelle-perrot-9782081451995.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://images.leslibraires.ca/books/9782081509702/front/9782081509702_large.jpg" alt="Couverture du livre Les femmes ou les silences de l’histoire de Michelle Perrot" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Michelle Perrot — Les femmes ou les silences de l’histoire</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — Flammarion / LesLibraires.ca</span> </a>
Pourquoi ajouter ce thème ?
La question des femmes oubliées demande une théorie minimale du silence historique.
Un silence n’est pas toujours une absence. Il peut être produit par l’exclusion, le classement, la honte, la pudeur, le secret, la perte matérielle, la non-publication, l’anonymat, la modestie imposée, la famille, l’institution ou la langue.
Les historiennes comme Michelle Perrot ont fortement contribué à faire apparaître ces silences comme objet d’histoire.
Points d’appui
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://www.seuil.com/ouvrage/le-gout-de-l-archive-arlette-farge/9782020108812" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://ref.lamartinieregroupe.com/media/9782020108812/grande/10881_couverture_Hres_0.jpg" alt="Couverture du livre Le goût de l’archive d’Arlette Farge" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Arlette Farge — Le goût de l’archive</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — Seuil / La Martinière Groupe</span> </a>
⬢ Michelle Perrot a publié Les Femmes ou les silences de l’Histoire en 1998, ouvrage devenu une référence pour penser les rapports entre histoire des femmes, silence, invisibilité et transmission.
⬢ Dans Mon histoire des femmes, elle poursuit cette interrogation sur l’accès des femmes au savoir, à l’écriture, au travail, à la création et à la politique.
⬢ Arlette Farge, avec Le goût de l’archive, rappelle que l’archive n’est pas un dépôt neutre : elle est un lieu de fragments, de réel partiel, d’interprétation et de rigueur.
Sources :
⬢ CNRS Éditions, notice Michelle Perrot
https://www.cnrseditions.fr/auteur/michelle-perrot/
⬢ Éditions Points, Michelle Perrot, Mon histoire des femmes
https://www.editionspoints.com/ouvrage/mon-histoire-des-femmes-michelle-perrot/9782757807972
⬢ Seuil, Arlette Farge, Le goût de l’archive
https://www.seuil.com/ouvrage/le-gout-de-l-archive-arlette-farge/9782020108812
Ce que cela fait apparaître
Le silence n’est pas seulement le vide. Il peut être une forme historique. Il indique souvent une relation entre pouvoir, archive et parole.
Il faut donc lire les silences sans les remplir trop vite.
Un silence peut signaler :
⬢ une exclusion d’accès ;
⬢ une trace perdue ;
⬢ une trace mal classée ;
⬢ une parole empêchée ;
⬢ une contribution non reconnue ;
⬢ une expérience non légitimée ;
⬢ une mémoire familiale non transmise ;
⬢ une archive qui existe mais n’a pas encore été lue comme importante.
Zone de prudence
Tout silence ne prouve pas une contribution cachée. Le danger serait de transformer chaque absence en certitude inversée. Il faut donc maintenir l’écart entre silence, indice, hypothèse, trace et preuve.
Mais il faut aussi éviter l’erreur inverse : prendre le silence comme preuve d’inexistence.
Césure T^
T^ maintient le silence comme zone de non-fermeture. Il ne le remplit pas automatiquement ; il ne le transforme pas non plus en néant. Il le tient comme champ possible de traces, de pertes, de recodages et d’après-coup.
Formule intégrable
Les silences de l’histoire ne sont pas de simples vides. Ils peuvent être des effets d’accès, de classement, de langage, de pouvoir et de transmission. Lire les femmes oubliées, ce n’est pas remplir tous les silences ; c’est apprendre à distinguer silence, perte, trace, hypothèse et effacement.
3. Accès au savoir : lecture, presse, réseaux informels
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/le-pouvoir-des-lectrices/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://www.cnrseditions.fr/wp-content/uploads/2025/02/9782271151698.jpg" alt="Couverture du livre Le pouvoir des lectrices d’Isabelle Matamoros" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Isabelle Matamoros — Le pouvoir des lectrices</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — CNRS Éditions</span> </a>
Source centrale
Isabelle Matamoros travaille sur les pratiques de lecture des femmes dans la première moitié du XIXe siècle. Sa thèse, « Mais surtout, lisez ! », permet de sortir d’une vision trop institutionnelle du savoir.
Sources :
⬢ Isabelle Matamoros, « Mais surtout, lisez ! » Les pratiques de lecture des femmes dans la France du premier XIXe siècle, thèse, 2017
https://theses.hal.science/tel-01820643
⬢ Présentation OpenEdition / Genre & Histoire
https://journals.openedition.org/genrehistoire/3447
⬢ CNRS Éditions, Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle
https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/le-pouvoir-des-lectrices/
Analyse ouverte
L’accès au savoir ne se réduit pas à l’université. Il existe des régimes d’accès obliques : lecture privée, presse, correspondance, traduction, salons, journaux personnels, bibliothèques familiales, livres annotés.
Ces régimes ne sont pas simplement libres. Ils peuvent être surveillés, limités, assignés à la morale ou au loisir. Mais ils produisent malgré tout des formes de savoir.
Il ne faut donc pas dire : les femmes étaient exclues, donc absentes. Il faut plutôt lire : elles ont souvent été exclues des formes officielles, tout en développant d’autres régimes d’accès, de circulation et de formation.
Ancrages locaux
Objets : livre, journal, revue, lettre, cahier, bibliothèque domestique, carnet de lecture. Gestes : lire, annoter, recopier, traduire, correspondre, recommander, transmettre, conserver. Lieux : maison, salon, bibliothèque familiale, presse, réseau de sociabilité, marge du livre. Effets : formation personnelle, circulation d’idées, accès indirect au débat public, autonomie partielle.
Zone de prudence
Il ne faut pas transformer toute lecture féminine en geste d’émancipation radicale. Certaines lectures sont prescrites, surveillées ou normatives. Le point n’est pas d’idéaliser la lectrice, mais de reconnaître que l’accès au savoir peut prendre des formes non institutionnelles.
Césure Q^ / Phéminin
Le Phéminin apparaît ici comme champ de lecture, non comme essence. Lire, annoter, conserver, transmettre, reformuler : ces gestes peuvent être mineurs dans la hiérarchie officielle, mais majeurs dans la circulation réelle du savoir.
Formule intégrable
L’accès des femmes au savoir ne s’est pas seulement joué dans les universités et les académies. Il s’est aussi joué dans les lectures, la presse, les correspondances, les journaux personnels et les réseaux informels. Là où l’institution les excluait, d’autres supports ont permis une formation intellectuelle partielle, fragile, mais réelle.
4. Archives : trace, classement, indexation
Déplacement nécessaire
Chercher les femmes dans l’histoire suppose souvent de quitter les archives les plus évidentes.
Si l’on cherche uniquement dans les lieux où les femmes n’avaient pas accès, on risque de prendre l’effet d’exclusion pour une absence réelle.
Régimes de traces
Les traces peuvent être :
⬢ directes : signature, publication, lettre, manuscrit ;
⬢ indirectes : mention dans une correspondance, note de lecture, témoignage ;
⬢ matérielles : instrument, préparation, photographie, cahier de laboratoire ;
⬢ relationnelles : échange, collaboration, traduction ;
⬢ muettes : présence visible sans légende ;
⬢ déplacées : archive classée sous le nom d’un homme ou d’une institution ;
⬢ tardives : reconnaissance après coup, mémoire reconstruite.
Aucune de ces formes ne suffit seule. Mais leur co-présence peut faire apparaître un champ.
Ce que l’archive peut faire
L’archive ne conserve pas seulement. Elle sélectionne, classe, nomme, ordonne, légitime.
Une même trace peut devenir centrale ou marginale selon la manière dont elle est rangée.
Points d’appui
Objet : une lettre peut contenir un travail intellectuel. Classement : un dossier classé sous le nom d’un mari peut masquer une contribution féminine. Image : une photographie de laboratoire peut montrer une femme sans la nommer. Cahier : une note technique peut être décisive sans être citée dans l’article final.
Zone de prudence
Tout document retrouvé ne prouve pas automatiquement une contribution majeure. Il faut lire le document, son contexte, son statut, son usage, sa circulation. Mais il faut aussi éviter de disqualifier les traces sous prétexte qu’elles ne prennent pas la forme institutionnelle attendue.
Césure T^
T^ maintient les archives comme configurations locales : certaines sont solides, d’autres fragiles, d’autres ambiguës, d’autres perdues. Le but n’est pas de forcer toutes les traces à parler, mais de ne pas confondre silence documentaire et inexistence.
Formule intégrable
L’invisibilisation des femmes n’est pas seulement un problème d’absence d’archives. Elle est aussi un problème de classement, d’indexation, de hiérarchie documentaire et de lieux de recherche. Une trace peut exister sans devenir visible.
5. Effet Matilda : attribution, crédit, nom propre
Définition souple
L’effet Matilda désigne le déplacement ou la minoration du crédit scientifique des femmes. Il ne fonctionne pas toujours de la même manière : parfois par spoliation directe, parfois par hiérarchie académique, parfois par collaboration mal racontée, parfois par contexte politique, parfois par omission progressive.
Source fondatrice :
⬢ Margaret W. Rossiter, The Matthew Matilda Effect in Science, Social Studies of Science, 1993
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/030631293023002004
Données contemporaines :
⬢ Matthew B. Ross et al., Women are credited less in science than men, Nature, 2022
https://www.nature.com/articles/s41586-022-04966-w
Le nom propre
Dans les sciences, le nom propre condense une mémoire : prix, loi, formule, effet, brevet, citation, manuel.
Le nom n’est pas décoratif. Il est une infrastructure de transmission.
5.1. Rosalind Franklin
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:ABDNAxrgpj.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/ABDNAxrgpj.jpg" alt="Image de diffraction aux rayons X de l’ADN liée à Photo 51" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Rosalind Franklin / Photo 51</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons</span> </a>
Rosalind Franklin a produit des données cristallographiques décisives pour la structure de l’ADN, notamment la Photo 51. Mais la réduire à « la femme de la Photo 51 » est déjà une forme d’effacement : elle devient support d’image plutôt que sujet d’analyse.
Sources :
⬢ King’s College London, The story behind Photograph 51
https://www.kcl.ac.uk/the-story-behind-photograph-51
⬢ UKRI, From the archive: Rosalind Franklin’s famous Photo 51
https://www.ukri.org/blog/from-the-archive-rosalind-franklins-famous-photo-51/
⬢ Nature, How Rosalind Franklin’s story was rewritten, 2023
https://www.nature.com/articles/d41586-023-01443-w
##### Points d’appui
Date / lieu : King’s College London, début des années 1950. Objet : Photo 51, cliché de diffraction aux rayons X de l’ADN. Geste : production de données expérimentales et travail d’analyse structurale. Récit ultérieur : Franklin souvent réduite à une image plutôt qu’à un travail scientifique complet.
##### Zone de prudence
Franklin meurt en 1958, avant le Nobel de 1962, et le Nobel n’est pas attribué à titre posthume. Le problème n’est donc pas seulement le Nobel, mais la circulation des données, la reconnaissance de l’analyse et le récit public.
##### Ce que le cas fait apparaître
Une chercheuse peut être présente au cœur du processus scientifique et pourtant être mémorisée sous une forme diminuée : image, indice, donnée, support.
##### Formule intégrable
Rosalind Franklin n’est pas seulement la femme de la Photo 51. Elle révèle un mécanisme plus profond : une chercheuse peut produire des données, des analyses et une compréhension structurelle, puis être réduite dans le récit à un document utilisé par d’autres.
5.2. Lise Meitner
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lise_Meitner12.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Lise_Meitner12.jpg" alt="Portrait de Lise Meitner" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Lise Meitner</span> <span class="theo-inline-meta">Portrait — Wikimedia Commons</span> </a>
Lise Meitner joue un rôle majeur dans l’interprétation de la fission nucléaire. Otto Hahn reçoit seul le Nobel de chimie 1944. Le cas associe genre, exil, antisémitisme, guerre, frontières disciplinaires et attribution scientifique.
Sources :
⬢ Science History Institute, Otto Hahn, Lise Meitner, and Fritz Strassmann
⬢ Max Planck Institute for Chemistry, Recognition for the discovery of nuclear fission, 2024
https://www.mpic.de/5509124/historischer-preis-entdeckung-kernspaltung
##### Points d’appui
Date / contexte : 1938-1944, Allemagne, exil, guerre. Figures associées : Otto Hahn, Fritz Strassmann, Lise Meitner, Otto Frisch. Objet scientifique : interprétation de la fission nucléaire. Condensation mémorielle : Nobel de chimie 1944 attribué à Hahn seul.
##### Zone de prudence
Le cas n’est pas une scène simple de vol individuel. Il associe guerre, antisémitisme, exil, disciplines, comités de prix et récits nationaux. Il faut donc tenir la complexité sans dissoudre la dissymétrie.
##### Ce que le cas fait apparaître
L’effacement peut être un nœud historique : la contribution n’est pas forcément niée, mais elle est déplacée hors du centre mémoriel.
##### Formule intégrable
Lise Meitner montre que l’effacement peut résulter d’un nœud historique complexe : genre, exil, guerre, discipline scientifique, attribution du Nobel et récit national. La contribution n’est pas supprimée ; elle est déplacée hors du centre mémoriel.
5.3. Jocelyn Bell Burnell
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Susan_Jocelyn_Bell_(Burnell),_1967.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Susan_Jocelyn_Bell_%28Burnell%29%2C_1967.jpg" alt="Jocelyn Bell Burnell en 1967" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Jocelyn Bell Burnell</span> <span class="theo-inline-meta">Photographie 1967 — Wikimedia Commons</span> </a>
Jocelyn Bell Burnell identifie les premiers pulsars comme doctorante. Le Nobel de physique 1974 est attribué à Antony Hewish et Martin Ryle. Le cas touche à la fois au genre, au statut académique, à la hiérarchie de laboratoire et au nom public d’une découverte.
Sources :
⬢ University of Cambridge, Journeys of discovery: Jocelyn Bell Burnell and pulsars
https://www.cam.ac.uk/stories/journeysofdiscovery-pulsars
⬢ Nobel Prize, The Nobel Prize in Physics 1974 — Press release
https://www.nobelprize.org/prizes/physics/1974/press-release/
⬢ Breakthrough Prize, Jocelyn Bell Burnell — 2018 Special Breakthrough Prize
https://breakthroughprize.org/Laureates/1/L3830
##### Points d’appui
Date / lieu : Cambridge, 1967. Objet : premiers signaux de pulsars. Position : Bell Burnell est doctorante. Attribution publique : Nobel 1974 attribué à Antony Hewish et Martin Ryle. Reconnaissance tardive : Special Breakthrough Prize 2018.
##### Zone de prudence
Le cas ne doit pas être réduit à « on lui a volé le Nobel ». Il concerne aussi la hiérarchie directeur / doctorante, le fonctionnement des grandes équipes et la manière dont le Nobel condense un récit.
##### Ce que le cas fait apparaître
Une découverte peut être identifiée par une personne dont le statut académique empêche ensuite la pleine stabilisation publique du nom.
##### Formule intégrable
Jocelyn Bell Burnell montre que l’effacement scientifique peut passer par la hiérarchie académique : la découverte apparaît, mais le nom public se fixe sur la direction du dispositif plutôt que sur celle qui a identifié le signal.
5.4. Marthe Gautier
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Marthe_Gautier.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Marthe_Gautier.jpg" alt="Portrait de Marthe Gautier" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Marthe Gautier</span> <span class="theo-inline-meta">Portrait — Wikimedia Commons</span> </a>
Marthe Gautier a joué un rôle décisif dans l’identification de la trisomie 21. Le cas est sensible, car il concerne une découverte collective et une mémoire disputée autour de Raymond Turpin, Jérôme Lejeune et Marthe Gautier.
Sources à privilégier :
⬢ Marthe Gautier, Cinquantenaire de la trisomie 21 — Retour sur une découverte, Médecine/Sciences, 2009
⬢ Nature, Down’s syndrome discovery dispute resurfaces in France, 2014
https://www.nature.com/articles/nature.2014.14624
⬢ Lost Women of Science, Who Discovered the Cause of Down Syndrome?
Source à situer comme partie prenante :
⬢ Fondation Jérôme Lejeune, dossier contradictoire
##### Points d’appui
Date / champ : fin des années 1950, cytogénétique. Objet : identification de la trisomie 21. Gestes : culture cellulaire, préparation, photographie, circulation des résultats. Nœud : découverte collective, ordre des signatures, mémoire disputée.
##### Zone de prudence
La source de la Fondation Jérôme Lejeune doit être située comme partie prenante. Le cas ne doit pas être transformé en slogan simple ; il demande une lecture croisée des sources et des mémoires.
##### Ce que le cas fait apparaître
L’attribution scientifique ne porte pas seulement sur une idée abstraite. Elle porte aussi sur les gestes techniques, les matériaux, les images, les communications officielles, les signatures et les récits après coup.
##### Formule intégrable
Marthe Gautier montre que l’attribution scientifique ne porte pas seulement sur l’idée abstraite de découverte. Elle porte aussi sur les gestes techniques, les préparations, les images, l’ordre des signatures, les communications officielles et les récits produits après coup.
Césure Q^
L’effet Matilda ne doit pas devenir un tampon appliqué partout. Q^ le lit comme une dissociation entre contribution et actualisation. Le travail agit, mais le crédit peut se condenser ailleurs. Chaque cas garde son régime propre.
6. Présence subordonnée : épouse, assistante, muse, collaboratrice
L’effacement ne supprime pas toujours. Il peut maintenir la femme dans le récit, mais sous une forme subalterne.
Elle est là, mais comme :
⬢ épouse de ;
⬢ muse de ;
⬢ assistante de ;
⬢ secrétaire de ;
⬢ collaboratrice de ;
⬢ traductrice de ;
⬢ technicienne de ;
⬢ sœur de ;
⬢ fille de.
Cette présence est ambiguë. Elle n’est pas rien. Elle indique parfois une participation réelle. Mais elle peut aussi empêcher que cette participation devienne pleine agence.
Ce qu’il faut regarder
La bonne question n’est pas seulement : était-elle présente ? Mais :
⬢ comment est-elle nommée ?
⬢ que fait-elle concrètement ?
⬢ signe-t-elle ?
⬢ est-elle citée ?
⬢ reçoit-elle un crédit ?
⬢ ses gestes sont-ils décrits ?
⬢ son rôle est-il transmis ?
⬢ sa relation à un homme absorbe-t-elle son nom ?
Ancrages locaux
Dans un couple scientifique : qui signe l’article, qui tient les notes, qui manipule les instruments, qui correspond avec les pairs ? Dans un laboratoire : qui prépare les échantillons, qui calcule, qui photographie, qui classe les résultats ? Dans une œuvre littéraire ou savante : qui traduit, corrige, recopie, publie, finance ou conserve ? Dans une famille : qui garde les archives, qui transmet la mémoire, qui disparaît derrière le nom familial ?
Césure Phéminin
Le Phéminin est souvent assigné à la portance. Or la portance n’est pas absence d’activité. Soutenir, préparer, traduire, conserver, relier, corriger, transmettre peuvent être des conditions de possibilité du savoir.
Formule intégrable
L’invisibilisation des femmes ne passe pas seulement par leur absence. Elle passe aussi par leur présence subordonnée : épouse, assistante, muse, secrétaire, collaboratrice. Le récit les garde, mais il les garde comme support d’un autre nom.
7. École, programmes, manuels, orientation
Enjeu
L’école ne transmet pas seulement des connaissances. Elle transmet des modèles d’identification.
Quand les femmes apparaissent peu dans les programmes et les manuels, leur absence devient une évidence pédagogique.
Sources :
⬢ Mnémosyne, Programmes : les propositions de Mnémosyne, 2015
https://mnemosyne-asso.com/programmes-les-propositions-de-mnemosyne/
⬢ Centre Hubertine Auclert, La place des femmes dans l’Histoire. Une histoire mixte
⬢ Les femmes dans l’histoire enseignée au collège. Programmes de 2015 et manuels de 2016
⬢ Académie des sciences, Sciences : où sont les femmes ?, rapport 2024
https://www.academie-sciences.fr/sciences-ou-sont-les-femmes-rapport
⬢ MESR, Vers l’égalité femmes-hommes ? Chiffres clés 2025
⬢ Breda, Grenet, Monnet, Van Effenterre, Les filles et les garçons face aux sciences, 2018
https://shs.hal.science/halshs-02135983
Analyse ouverte
L’orientation scientifique n’est pas produite par une cause unique. Elle se forme dans un champ : attentes familiales, confiance en soi, représentations des disciplines, modèles disponibles, stéréotypes, résultats scolaires, encouragements, structure des options, images de métiers, rapports au corps et au risque.
Il faut éviter l’explication unique. Le programme scolaire ne fait pas tout. Le manuel ne fait pas tout. Le stéréotype ne fait pas tout. Mais leur co-présence forme un climat d’orientation.
Ancrages locaux
Manuel : quelles figures sont nommées ? Programme : quelles contributions deviennent obligatoires ou facultatives ? Exercice scolaire : quels noms apparaissent dans les exemples ? Orientation : qui se projette dans les spécialités scientifiques ? Image de métier : qui est imaginé comme ingénieur, chercheuse, technicienne, programmeur, mathématicienne ?
Zone de prudence
L’absence de modèles féminins n’explique pas tout. Les choix d’orientation dépendent aussi du milieu social, de l’évaluation scolaire, de la confiance, des attentes familiales, de la structure institutionnelle, des imaginaires du métier.
Césure T^
T^ tient les facteurs sans les écraser : programmes, manuels, images, stéréotypes, confiance, orientation, plafond de verre, conditions sociales. Aucun facteur seul ne totalise le phénomène.
Formule intégrable
L’école ne produit pas seulement des connaissances ; elle produit des imaginaires de légitimité. Lorsque les femmes apparaissent peu dans les programmes et les manuels, leur absence devient une évidence pédagogique qui pèse ensuite sur l’orientation, la confiance et les choix scientifiques.
8. Préhistoire : ne pas projeter, ne pas inverser
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://allary-editions.fr/products/marylene-patou-mathis-homme-prehistorique-est-aussi-une-femme" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://allary-editions.fr/cdn/shop/products/MockupL_hommeprehistoriqueestaussiunefemme_800x.png?v=1623679927" alt="Couverture du livre L’homme préhistorique est aussi une femme de Marylène Patou-Mathis" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Marylène Patou-Mathis — L’homme préhistorique est aussi une femme</span> <span class="theo-inline-meta">Couverture — Allary Éditions</span> </a>
Thème central
Marylène Patou-Mathis critique l’image traditionnelle de la préhistoire : homme grand chasseur, inventeur et actif ; femme passive, domestique et maternante.
Sources :
⬢ Marylène Patou-Mathis, L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary Éditions
https://allary-editions.fr/products/marylene-patou-mathis-homme-prehistorique-est-aussi-une-femme
⬢ Compte rendu dans le Bulletin de la Société préhistorique française
https://www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_2021_num_118_1_15185
Le problème
Le récit « homme chasseur / femme passive » n’est pas seulement une hypothèse ancienne. Il a souvent servi à naturaliser des rôles modernes.
La préhistoire devient alors un miroir : on croit parler du Paléolithique, mais on parle parfois du XIXe ou du XXe siècle.
Données à tenir
Sources récentes :
⬢ Haas et al., Female hunters of the early Americas, Science Advances, 2020
https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.abd0310
⬢ Anderson et al., The Myth of Man the Hunter, PLOS ONE, 2023
https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0287101
Contrepoint critique :
⬢ Venkataraman et al., commentaire critique sur Anderson et al., 2024
https://anthro.vancouver.wsu.edu/media/documents/Venkataraman2024.pdf
Gradient de prudence
On peut tenir ensemble plusieurs plans sans les transformer en verdict fermé.
Certaines sépultures féminines sont associées à des équipements de chasse. Les divisions du travail variaient selon les groupes, les périodes, les environnements et les techniques. Des femmes ont pu participer à certaines formes de chasse dans différents contextes. La fréquence exacte de cette participation reste discutée selon les corpus et les méthodes. Le récit universel « l’homme chasse, la femme attend » doit être suspendu. Le récit inverse « les femmes faisaient tout comme les hommes partout » doit aussi être suspendu.
La bonne tenue est donc : ouvrir le champ, sans remplacer une projection par une autre.
Ancrages locaux
Objet : sépulture, outil, ossement, traces d’activité, contexte funéraire. Image : reconstitution muséale ou scolaire. Récit : homme chasseur / femme au foyer. Risque : transformer une hypothèse sociale moderne en loi naturelle préhistorique.
Césure T^
T^ maintient la différence entre trace, hypothèse, probabilité, récit et projection. Le champ préhistorique est fragmentaire ; il ne doit pas être fermé trop vite.
Formule intégrable
La préhistoire a souvent servi de miroir aux normes modernes : on y a projeté une division sexuelle du travail très rigide, puis on l’a présentée comme naturelle. La critique contemporaine ne remplace pas ce mythe par son inverse ; elle demande que les récits de la préhistoire soient tenus par les preuves, et non par les stéréotypes.
9. Femmes et informatique : valeur du travail et recodage
Thèse
L’informatique montre que l’invisibilisation peut être récente, technique, moderne.
Un domaine peut être féminisé lorsqu’il est considéré comme travail d’exécution, puis masculinisé lorsqu’il devient stratégique, prestigieux et mieux rémunéré.
ENIAC
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Two_women_operating_ENIAC_(full_resolution).jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Two_women_operating_ENIAC_%28full_resolution%29.jpg" alt="Deux femmes opérant l’ENIAC en 1946" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">ENIAC — programmeuses</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons / U.S. Army</span> </a>
Sources :
⬢ ENIAC Programmers Project
⬢ W. Barkley Fritz, The Women of ENIAC, IEEE Annals of the History of Computing
https://courses.cs.washington.edu/courses/csep590a/06au/readings/00511940-frist.pdf
Les six programmeuses de l’ENIAC — Betty Snyder Holberton, Kathleen McNulty Mauchly Antonelli, Jean Jennings Bartik, Ruth Lichterman Teitelbaum, Frances Bilas Spence et Marlyn Wescoff Meltzer — ne font pas simplement tourner une machine. Elles élaborent des procédures dans un monde sans langage de programmation moderne.
##### Points d’appui
Date : ENIAC rendu public en 1946. Objet : ordinateur électronique programmable. Geste : programmer sans langage moderne, configurer, tester, traduire des problèmes mathématiques. Effet d’effacement : la machine devient visible, les programmeuses le deviennent moins.
NASA / Hidden Figures
<a class="theo-inline-figure theo-float-left" href="https://www.nasa.gov/image-detail/1-1966-l-06717_2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://www.nasa.gov/wp-content/uploads/2016/12/1-1966-l-06717_2.jpeg" alt="Katherine Johnson à son bureau à la NASA" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">NASA — Katherine Johnson</span> <span class="theo-inline-meta">Photographie NASA, 1966</span> </a>
Sources :
⬢ National Park Service, Places of Hidden Figures
https://www.nps.gov/articles/000/places-of-hidden-figures.htm
⬢ National Air and Space Museum, Hidden Figures
https://airandspace.si.edu/explore/stories/hidden-figures
⬢ NASA, From Hidden to Modern Figures
https://www.nasa.gov/from-hidden-to-modern-figures/
Les calculatrices humaines de la NASA montrent l’entrelacement de plusieurs régimes : genre, race, ségrégation, technique, calcul, mémoire nationale, cinéma, reconnaissance tardive.
##### Points d’appui
Figures : Katherine Johnson, Dorothy Vaughan, Mary Jackson. Champ : calcul aéronautique et spatial. Régime : genre, race, ségrégation, travail technique. Effet : reconnaissance tardive transformée par archives, récit et culture populaire.
Bletchley Park
<a class="theo-inline-figure theo-float-right" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Women_in_Bletchley_Park.jpg" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> <img src="https://commons.wikimedia.org/wiki/Special:FilePath/Women_in_Bletchley_Park.jpg" alt="Femmes travaillant à Bletchley Park" loading="lazy" /> <span class="theo-inline-title">Bletchley Park — femmes au travail</span> <span class="theo-inline-meta">Image réelle — Wikimedia Commons / UK Government</span> </a>
Sources :
⬢ Bletchley Park, Who were the Codebreakers?
https://www.bletchleypark.org.uk/our-story/who-were-the-codebreakers/
⬢ Bletchley Park, The Women of Newnham College
https://www.bletchleypark.org.uk/our-story/e163-the-women-of-newnham-college/
Bletchley Park indique qu’en 1945, environ 75 % du personnel était féminin. Mais le récit public s’est longtemps concentré sur quelques figures masculines.
##### Points d’appui
Lieu : Bletchley Park. Contexte : Seconde Guerre mondiale, cryptanalyse, secret militaire. Régime d’effacement : secret + hiérarchie + récit héroïque masculin. Effet : participation massive, reconnaissance inégale.
Historiographie
Sources majeures :
⬢ Jennifer S. Light, When Computers Were Women, Technology and Culture, 1999
https://www.jstor.org/stable/25147356
⬢ Janet Abbate, Recoding Gender, MIT Press, 2012
https://www.jstor.org/stable/j.ctt5vjp2p
⬢ Nathan Ensmenger, The Computer Boys Take Over, MIT Press
https://mitpress.mit.edu/9780262302821/the-computer-boys-take-over/
⬢ Mar Hicks, Programmed Inequality, MIT Press
https://mitpress.mit.edu/9780262535182/programmed-inequality/
Sources récentes à utiliser comme discussion :
⬢ Thomas J. Misa, Gender Bias in Computing, 2022
https://arxiv.org/abs/2210.16449
⬢ Thomas J. Misa, Dynamics of Gender Bias within Computer Science, 2024
https://arxiv.org/abs/2407.08102
Césure Q^
Q^ lit l’informatique comme un changement de régime de valeur. Le travail ne change pas seulement techniquement ; il change de statut symbolique. Quand la valeur monte, l’attribution peut se masculiniser.
Formule intégrable
L’informatique montre qu’un domaine peut être féminisé lorsqu’il est perçu comme travail d’exécution, puis masculinisé lorsqu’il devient prestigieux, technique et stratégique. L’effacement des femmes ne suit donc pas seulement l’absence ; il suit la transformation sociale de la valeur du travail.
10. Images : visible, semi-visible, non nommé
Les femmes ne disparaissent pas seulement du texte. Elles peuvent aussi disparaître dans l’image, ou plutôt y rester sans devenir sujet.
Régimes d’image
Un homme représenté en action devient sujet. Une femme représentée en arrière-plan devient décor. Une femme photographiée mais non légendée devient présence sans mémoire. Une technicienne près d’un instrument peut être visible sans être créditée. Une femme préhistorique représentée près du feu peut stabiliser un récit domestique. Une femme savante illustrée comme exception peut confirmer la règle au lieu de la déplacer.
Points d’appui
Photo de laboratoire : qui est nommé dans la légende ? Manuel scolaire : qui agit dans l’image ? Musée : qui fabrique, chasse, invente, soigne, attend ? Reconstitution préhistorique : quel corps occupe le centre ? Illustration scientifique : qui tient l’instrument ? qui regarde ? qui est regardé ?
Zone de prudence
L’image ne dit pas tout. Elle peut être contrainte par un format, une époque, une commande, une convention graphique. Mais elle stabilise des imaginaires très puissants.
Césure Q^
L’image actualise vite. Elle peut rendre disponible un modèle avant même le texte. Mais elle peut aussi produire une semi-présence : vue, mais non nommée ; montrée, mais non attribuée ; visible, mais non transmissible.
Formule intégrable
L’image peut effacer sans supprimer. Une femme peut être visible sur une photographie, dans une reconstitution ou dans un manuel, mais rester sans nom, sans action reconnue, sans attribution. Elle est vue, mais pas transmise comme sujet.
11. Langage : nommer sans rigidifier
Problème
La langue ne crée pas tout, mais elle règle une partie du visible.
Nommer une chercheuse, une autrice, une inventrice ou une professeure ne relève pas seulement du style. Cela rend disponible une figure.
Sources :
⬢ Académie française, Rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions, 2019
⬢ OQLF, Autrice ou auteure : les deux appellations sont correctes
⬢ Haut Conseil à l’Égalité, Pour une communication publique sans stéréotypes de sexe, guide 2022
⬢ Clémence Bosvieux-Onyekwelu, « Droits humains » vs « Droits de l’Homme », Cahiers du Genre, 2020
https://shs.cairn.info/journal-cahiers-du-genre-2020-2-page-131?lang=en
Plans à tenir sans les confondre
Féminiser un métier n’est pas exactement la même chose que pratiquer une écriture épicène. Dire « autrice » n’est pas exactement la même opération que dire « droits humains ». Critiquer le masculin générique ne signifie pas imposer une forme unique partout.
Il faut donc maintenir plusieurs gestes possibles :
⬢ nommer explicitement les femmes quand c’est nécessaire ;
⬢ éviter que le masculin se présente automatiquement comme universel ;
⬢ choisir des formulations épicènes quand elles sont fluides ;
⬢ utiliser des doublets quand l’effet de visibilité est important ;
⬢ éviter la surcharge quand elle nuit à la lisibilité ;
⬢ garder le sens avant la procédure.
Ancrages locaux
Nom de métier : chercheuse, autrice, professeure, ingénieure. Universel : droits humains / Droits de l’Homme. Risque : faire du masculin la forme non marquée de l’humain. Contre-risque : transformer la langue en procédure lourde qui étouffe le texte.
Césure Phéminin
Le Phéminin peut disparaître par neutralisation plus que par interdiction. Le masculin générique absorbe le champ et laisse le féminin apparaître comme supplément.
Formule intégrable
La langue règle une partie du visible. Lorsque le masculin se présente comme neutre, il maintient souvent l’homme comme référent implicite de l’universel. Féminiser les fonctions ou préférer “droits humains” à “Droits de l’Homme” ne relève pas seulement du vocabulaire ; cela modifie le champ d’apparition des sujets.
12. Politique des financements : faire durer un champ
Institut Émilie du Châtelet
L’Institut Émilie du Châtelet a été créé pour développer et diffuser les recherches sur les femmes, le sexe et le genre.
Sources :
⬢ Fundit, Institut Émilie du Châtelet (IEC)
https://fundit.fr/fr/institutions/institut-emilie-chatelet-iec
⬢ EHESS / Genre, Institut Émilie du Châtelet
https://genre.ehess.fr/2016/09/15/institut-emilie-du-chatelet-2/
⬢ ARPEGE, Institut Émilie du Châtelet (IEC)
⬢ Cnam, Nouvelle convention entre le Cnam et l’Institut Émilie du Châtelet, 2024
Analyse
Un champ de recherche n’existe pas seulement par ses idées. Il dure par des postes, financements, bourses, revues, archives, lieux, cours, colloques, réseaux.
Couper ces appuis, ce n’est pas seulement réduire un budget. C’est fragiliser la possibilité même qu’un savoir se transmette.
Ancrages locaux
Financement : bourse, contrat doctoral, post-doctorat, appel à projets. Institution : institut, laboratoire, séminaire, revue, colloque. Transmission : cours, programme, archive, publication. Fragilité : changement de majorité politique, changement de priorité, coupe budgétaire.
Césure Q^
Un champ peut être intellectuellement vivant mais institutionnellement précaire. Q^ lit le financement comme une condition d’actualisation durable, non comme simple logistique.
Formule intégrable
La reconnaissance des femmes dans les sciences n’est pas seulement une affaire de mémoire ; elle dépend aussi d’institutions, de financements, de bourses, de politiques publiques et de priorités universitaires. L’effacement peut se produire par le récit, mais aussi par la coupe budgétaire.
13. Épistémologie féministe : qualité du savoir
Problème
La présence des femmes dans les sciences ne concerne pas seulement la représentation. Elle concerne aussi la qualité des questions posées, des objets étudiés, des corps pris comme norme, des données retenues et des effets mesurés.
Sources :
⬢ Donna Haraway, Situated Knowledges, Feminist Studies, 1988
https://www.jstor.org/stable/3178066
⬢ Joan W. Scott, Gender: A Useful Category of Historical Analysis, American Historical Review, 1986
https://www.jstor.org/stable/1864376
⬢ Stanford Encyclopedia of Philosophy, Feminist Epistemology and Philosophy of Science
https://plato.stanford.edu/entries/feminism-epistemology/
⬢ Internet Encyclopedia of Philosophy, Feminist Standpoint Theory
⬢ Stanford University, Gendered Innovations
https://genderedinnovations.stanford.edu/
⬢ Tannenbaum et al., Sex and gender analysis improves science and engineering, Nature, 2019
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31695204/
Analyse ouverte
Il ne s’agit pas d’essentialiser les femmes comme productrices naturelles d’une meilleure science. Le point est plus précis : des équipes plus diverses, des questions mieux situées et des protocoles attentifs au sexe et au genre peuvent produire des savoirs plus robustes.
La perspective féministe ne remplace pas l’objectivité ; elle interroge les conditions de l’objectivité.
Ancrages locaux
Corps pris comme norme : quel corps sert de référence ? Donnée retenue : quelle variable devient pertinente ? Symptôme reconnu : quelle expérience est jugée digne d’analyse ? Objet de recherche : qui décide qu’un problème mérite enquête ? Protocole : le sexe et le genre sont-ils intégrés ou ignorés ?
Césure T^
T^ empêche de remplacer une souveraineté par une autre. Il ne s’agit pas d’installer un point de vue définitif, mais de maintenir les angles, les corps, les exclusions et les conditions de mesure dans un champ non fermé.
Formule intégrable
La question des femmes dans les sciences ne relève pas seulement de la représentation. Elle concerne la production même du savoir : ce que l’on mesure, ce que l’on oublie, les corps pris comme norme, les données retenues, les symptômes reconnus, les objets jugés dignes de recherche.
14. Lecture Q^ / Phéminin / T^ : trois mouvements
14.1. Q^ : actualisation des traces
Q^ permet de lire une contribution comme passage possible entre plusieurs états :
⬢ activité réelle ;
⬢ trace fragile ;
⬢ trace conservée ;
⬢ trace classée ;
⬢ trace nommée ;
⬢ contribution reconnue ;
⬢ contribution attribuée ;
⬢ contribution transmise ;
⬢ figure disponible ;
⬢ modèle transformateur.
L’effacement intervient lorsqu’un passage se bloque, se décale ou se recode.
Formule Q^ :
Ce qui agit dans le champ ne devient pas automatiquement figure.
14.2. Phéminin : portance non réductible
Le Phéminin n’est pas ici une essence, une nature ou une identité biologique. Il peut être lu comme un champ de portance, de mémoire, de médiation, de lecture, de transmission, de soin des traces et d’actualisation des savoirs.
Ce champ peut être actif tout en étant recodé comme secondaire : assistance, domesticité, patience, soutien, secrétariat, muse, maternité, silence, exception, absence.
Formule Phéminin :
La portance n’est pas passivité ; elle peut être condition de possibilité du savoir.
14.3. T^ : tenue non totalisante
T^ maintient un holochamp morphogénétique fractal en co-présence dissymétrique de configurations locales : visibles, semi-visibles, effacées, recodées, perdues, réactivées.
La tâche n’est pas de totaliser la réparation. Elle consiste à faire apparaître les mécanismes d’effacement sans fermer le champ.
Formule T^ :
Tenir les traces sans les forcer, tenir les silences sans les absolutiser, tenir les réparations sans les totaliser.
Formule finale
En lecture Q^ / T^, les femmes oubliées des sciences et de l’histoire ne sont pas seulement des figures absentes. Elles révèlent une dissymétrie d’actualisation : ce qui porte, lit, calcule, transmet, expérimente ou conserve peut rester actif dans le champ tout en étant recodé comme support, silence ou décor.
15. Familles de sources et usages
Cette bibliographie n’est pas classée en hiérarchie rigide. Elle regroupe les sources par fonction dans le champ documentaire.
15.1. Sources-pivots
Elles structurent le raisonnement général. Elles servent à établir les notions principales : effet Matilda, accès au savoir, données contemporaines, rapports institutionnels.
⬢ Margaret W. Rossiter, The Matthew Matilda Effect in Science, 1993
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/030631293023002004
⬢ Matthew B. Ross et al., Women are credited less in science than men, Nature, 2022
https://www.nature.com/articles/s41586-022-04966-w
⬢ Isabelle Matamoros, « Mais surtout, lisez ! », thèse, 2017
https://theses.hal.science/tel-01820643
⬢ Michelle Perrot, notice CNRS Éditions
https://www.cnrseditions.fr/auteur/michelle-perrot/
⬢ Académie des sciences, Sciences : où sont les femmes ?, 2024
https://www.academie-sciences.fr/sciences-ou-sont-les-femmes-rapport
⬢ MESR, Vers l’égalité femmes-hommes ? Chiffres clés 2025
15.2. Sources-cas
Elles documentent des trajectoires précises. Elles ne doivent pas être utilisées comme preuves générales, mais comme nœuds locaux d’analyse.
⬢ King’s College London, The story behind Photograph 51
https://www.kcl.ac.uk/the-story-behind-photograph-51
⬢ Nature, How Rosalind Franklin’s story was rewritten, 2023
https://www.nature.com/articles/d41586-023-01443-w
⬢ Science History Institute, Otto Hahn, Lise Meitner, and Fritz Strassmann
⬢ University of Cambridge, Jocelyn Bell Burnell and pulsars
https://www.cam.ac.uk/stories/journeysofdiscovery-pulsars
⬢ Marthe Gautier, Cinquantenaire de la trisomie 21 — Retour sur une découverte
15.3. Sources-champs
Elles ouvrent des domaines historiques plus larges : informatique, NASA, Bletchley Park, histoire du calcul, genre et technique.
⬢ ENIAC Programmers Project
⬢ Bletchley Park, Who were the Codebreakers?
https://www.bletchleypark.org.uk/our-story/who-were-the-codebreakers/
⬢ NASA, From Hidden to Modern Figures
https://www.nasa.gov/from-hidden-to-modern-figures/
⬢ Jennifer S. Light, When Computers Were Women
https://www.jstor.org/stable/25147356
⬢ Janet Abbate, Recoding Gender
https://www.jstor.org/stable/j.ctt5vjp2p
⬢ Mar Hicks, Programmed Inequality
https://mitpress.mit.edu/9780262535182/programmed-inequality/
15.4. Sources-langage
Elles servent à penser la visibilité par la langue : féminisation des métiers, autrice / auteure, masculin générique, droits humains.
⬢ Académie française, Rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions
⬢ OQLF, Autrice ou auteure
⬢ Haut Conseil à l’Égalité, Guide pour une communication publique sans stéréotypes de sexe
⬢ Clémence Bosvieux-Onyekwelu, « Droits humains » vs « Droits de l’Homme »
https://shs.cairn.info/journal-cahiers-du-genre-2020-2-page-131?lang=en
15.5. Sources-archives et silences
Elles aident à penser l’histoire comme travail sur les traces, les pertes, les classements et les silences.
⬢ Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’Histoire
Voir notice CNRS Éditions : https://www.cnrseditions.fr/auteur/michelle-perrot/
⬢ Michelle Perrot, Mon histoire des femmes
https://www.editionspoints.com/ouvrage/mon-histoire-des-femmes-michelle-perrot/9782757807972
⬢ Arlette Farge, Le goût de l’archive
https://www.seuil.com/ouvrage/le-gout-de-l-archive-arlette-farge/9782020108812
15.6. Sources-contrepoints et prudences
Elles empêchent les conclusions trop rapides. Elles ne ferment pas le champ ; elles maintiennent les tensions nécessaires.
⬢ Venkataraman et al., commentaire critique sur Anderson et al., 2024
https://anthro.vancouver.wsu.edu/media/documents/Venkataraman2024.pdf
⬢ Thomas J. Misa, Gender Bias in Computing, 2022
https://arxiv.org/abs/2210.16449
⬢ Thomas J. Misa, Dynamics of Gender Bias within Computer Science, 2024
https://arxiv.org/abs/2407.08102
⬢ Fondation Jérôme Lejeune, dossier contradictoire sur la trisomie 21
Cette dernière source doit être située comme partie prenante, non comme source neutre.
16. Conclusion
Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire ne relèvent pas d’une absence simple.
Elles apparaissent plutôt dans un champ de traces inégales : présences fortes, présences faibles, présences déplacées, présences non nommées, présences absorbées, présences tardivement reconnues, présences encore ambiguës.
L’enjeu n’est donc pas seulement de retrouver des noms. Il est de comprendre les conditions par lesquelles un savoir devient visible, attribué, transmis, durable.
Formule finale :
Ce qui agit dans le champ ne devient pas automatiquement figure, nom, archive ou mémoire. L’enjeu n’est pas de totaliser une réparation impossible, mais de rendre visibles les mécanismes par lesquels un champ actif a été recodé comme support, silence, exception ou absence.
7. Index temporel
⬢ 00:16 — ouverture de la table ronde.
⬢ 00:43 — présentation du cycle de conférences.
⬢ 01:19 — objectifs : comprendre les inégalités et agir.
⬢ 01:53 — Benjamin Thierry introduit la table ronde.
⬢ 02:31 — place du féminin et invisibilisation dans l’histoire et les sciences.
⬢ 03:42 — présentation d’Isabelle Matamoros.
⬢ 10:44 — lecture, presse, accès au savoir.
⬢ 14:44 — Louis-Pascal Jacquemond, enseignement et programmes.
⬢ 16:08 — Marylène Patou-Mathis, préhistoire et stéréotypes.
⬢ 18:25 — femme préhistorique, passivité et projections modernes.
⬢ 18:41 — revenir aux traces et aux preuves.
⬢ 01:51:40 — langage et féminisation.
⬢ 01:52:02 — autrice, auteure et formes féminisées.
⬢ 01:53:38 — droits humains / Droits de l’Homme.
⬢ 01:54:21 — dimension politique et institutionnelle.
⬢ 01:54:37 — financements, budgets, continuité des champs de recherche.
8. Sources principales
Images contextuelles : les vignettes ne sont pas générées ; elles proviennent de pages éditeurs, NASA, YouTube ou Wikimedia Commons, et restent cliquables vers leurs sources.
⬢ Vidéo — Les femmes oubliées des sciences et de l’histoire, Sorbonne Université
⬢ Programme de La Rentrée de l’Égalité — Où sont les femmes ?
⬢ Isabelle Matamoros, « Mais surtout, lisez ! », thèse HAL
⬢ Margaret W. Rossiter, The Matthew Matilda Effect in Science
⬢ Matthew B. Ross et al., Women are credited less in science than men, Nature